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Jean-Paul LAURENS, entourage de
(Fourqueveaux, 1838 – Paris, 1921)

 

L’Etat-Major autrichien devant le corps de Marceau

Mine de plomb, fusain et rehauts de blanc
Signé et daté 77 en bas à droite
29 x 42 cm

 

Œuvre en rapport: Tableau du Salon de Paris de 1877 sous le numéro 1227

 

Le tableau du Salon, exposé sous le N°1227, mesurait 2,23 x 3 mètres; il obtint la grande médaille d’honneur du jury.

Il fut véritablement salué par la critique et considéré comme une oeuvre majeure de Laurens, qui exposait au Salon depuis près de 15 ans. Ce fut l’apogée de sa carrière.

Le tableau entra dans la collection d’Edmond Turquet, député de l’Aisne, qui en fit presque aussitôt faire une gravure (eau-forte) par Charles Jean-Louis Courtry (1846-1897). Frédéric-Auguste La Guillermie (1841-1934) en tira lui aussi une estampe (lithographie). Il semble qu’il existe aussi une gravure par Emile Thomas.

Il fut ensuite la propriété de l’homme d’affaires Jules Jaluzot (1834-1916), le fondateur du magasin « Le Printemps » en 1865, qui le revendit à Drouot (salles 5 et 6, Maîtres Aulard et Lair-Dubreuil) le 27 novembre 1905.

Il semble que sa localisation actuelle soit inconnue.

Aujourd’hui, nous ne connaissons donc la composition que par une photo d’époque de G. Michelez, et par les estampes.

Le dessin proposé, très fidèle au tableau du salon et très abouti, constitue donc un exceptionnel témoignage du travail de l’entourage de Jean-Paul Laurens.

Une critique dans La Revue des Deux Mondes en 1877:

« Cette année, le jeune maître a peint le Corps de Marceau devant l’étatmajor autrichien. C’est dans une misérable chambre d’Altenkirchen. On a dressé à la hâte, avec un tréteau et un maigre matelas,qu’on a recouvert d’un vieux rideau de Perse et d’un manteau d’uniforme, un lit de parade pour y placer le cadavre du général français. Le héros repose là, sa main gantée sur la garde de son sabre nu. Il porte son célèbre uniforme du 9ème chasseurs à cheval, vert soutaché d’argent, avec l’écharpe rose. La tête décolorée a la sérénité souveraine d’un marbre antique. Il semble que la mort soit pour Marceau qu’un calme sommeil où il rêve de victoires et d’immortalité. Heureux ceux qui meurent jeunes, frappés en pleine gloire !Devant le cadavre, vu en demi raccourci, défile, chapeaux bas, l’étatmajor ennemi. Près du lit, regardant ce Français tombé sous les balles de ses soldats, l’archiduc Charles s’incline tristement. Derrière lui passent une dizaine de généraux autrichiens dont les physionomies diverses expriment toutes le respect et la curiosité. Ces officiers ne pourraient cependant pas dire comme Charles IX devant Coligny mort : « Je ne savais pas qu’il fût si grand, » car M.Jean-Paul Laurens, pour accuser les vingt-sept ans de Marceau, a fait de lui presque un éphèbe grec. Peutêtre estil un peu petit. C’est une faute : dans Homère, les héros sont toujours grands. A droite de l’estrade funèbre, affaissé dans un fauteuil et la tête cachée dans la main, le vieux général Kray s’abandonne à sa douleur. Sa pose, pleine de naturel, est admirablement trouvée, et cette figure est le meilleur morceau de peinture de tout le tableau ;mais ce débordement de douleur nous paraît, chez un ennemi, quelque peu exagéré. Qu’on estime et qu’on regrette un adversaire aussi magnanime que valeureux, cela est juste et bien ; mais fautil le pleurer comme un compagnon d’armes ? Derrière le vieux Kray se tiennent deux autres officiers qui paraissent appartenir à l’armée française, sans doute des chirurgiens militaires. Par leur costume, qui semble d’un autre âge, perruques poudrées, habits galonnés à longues basques, tricornes, épées en verrouil, les officiers autrichiens contrastent vivement avec l’uniforme si martial de Marceau. C’est l’ancien monde à côté du nouveau. Sauf la tête de l’archiduc, qui se dessine en profil perdu, reconnaissable à son nez busqué et à son menton accentué, les têtes des Autrichiens manquent de distinction ; on dirait plutôt leurs valets que ces officiers recrutés dans la plus haute noblesse de l’Allemagne. La composition est simple et belle ; l’exécution, large, ferme et sobre, est magistrale. M. JeanPaul Laurens trouve généralement la couleur dans les noirs ; cette fois, il l’a cherchée en vain dans les gris. L’uniformité de la tenue blanche des Autrichiens, rompue par le peintre en demiteintes grises, et le costume vert et argent de Marceau produisent une coloration froide que ne réchauffent pas suffisamment la note rouge vif du manteau du général et la note jaune vif du paravent contre lequel s’adosse le lit.

Sauf à ses débuts, M. JeanPaul Laurens n’avait pas encore exposé de tableaux avec des figures de grandeur naturelle. Son Marceau prouve que, quand on a comme lui le dessin ample et précis et la touche mâle et vigoureuse, il ne faut pas hésiter à aborder la grande peinture. M. Laurens a agrandi sa manière ; il n’a pas grandi son sujet. Conçue ainsi, la Mort de Marceau tourne au sentimentalisme et confine au genre historique. Bouchot du même sujet avait fait une plus grande page d’histoire. Son tableau, aujourd’hui au musée de Chartres, représente les funérailles de Marceau devant les deux armées française et autrichienne rangées en bataille. C’est rappeler ce grand fait des guerres de la république : le général autrichien ne consentant à remettre aux Français le corps de Marceau, tombé blessé à mort entre ses mains, qu’à la condition que l’armée autrichienne s’unît à l’armée française pour rendre au héros les honneurs militaires ».

Le romancier Ferdinand Fabre, dans la Revue des Deux Mondes en 1878, à propos de ce tableau:

« … Une occasion ne tarda pas à se produire, qui le ramena à son idée et réveilla toutes ses envies : l’administration des beaux-arts venait de lui confier la décoration d’une des coupoles du palais de la Légion d’honneur. Pour réaliser son œuvre, qui devait être l’institution de l’ordre, Jean-Paul Laurens se procura quantité de livres ; il les lut avec avidité et bientôt présenta un projet qui fut agréé. Sur les degrés d’un amphithéâtre immense sont assis le premier consul, fondateur, les grands chanceliers Lacépède, Mortier, Macdonald, Exelmans en brillants uniformes ; puis, au centre de la coupole, dans l’azur du zénith, une femme superbe, déployant ses bras nus, écrit, sur un grand livre que lui présente un génie aux raccourcis énergiques, les noms rayonnants des élus. Cette décoration sobre, d’une ordonnance habile, avec ses figures plafonnantes, ramassées pour ainsi dire en quelques lignes maîtresses, est d’un effet tout à fait noble et n’est pas sans grandeur. Mais Jean-Paul Laurens pensait à Marceau. Un jour, traversant une rue étroite du quartier Saint-Victor, le rendez-vous habituel des. modèles, notre peintre, qui marchait front baissé, absorbé par les visions de son rêve, releva par hasard la tête. Devant lui, à deux pas, se tenait, dans une pose à la fois élégante et robuste, un garçon magnifique, son visage pâle encadré de splendides cheveux noirs bouclés. Évidemment c’était quelqu’un de ces admirables enfants des Abruzzes comme l’Italie, la terre éternellement féconde de la beauté, en produit tant pour nos ateliers de Paris.

— Ah ! s’il avait des cheveux roux, quel Marceau ! se dit Laurens.

Puis, ayant encore une fois examiné ce jeune homme immobile, beau comme un antique, au bord de ce trottoir parisien :

— N’importe ! je l’arrête et je m’y mets, continua-t-il, fasciné.

Le lendemain il commençait l’État-major autrichien devant le corps de Marceau.

Dans une salle à hautes, boiseries dans le goût de Louis XVI, contre un de ces paravents jaune-serin si communs au siècle dernier, un lit a été dressé à la hâte sur des bancs trapus et lourds. Marceau, habillé de son riche uniforme aux brandebourgs d’argent, la main droite à la garde de son long sabre recourbé, est étendu là. A la beauté surhumaine de son visage, à l’aisance parfaite de son attitude, au calme merveilleux de ses membres demeurés souples dans la mort, on dirait, non d’un général en chef tué dans la bataille, mais d’un jeune dieu endormi. Cette tête a la pâleur et la sérénité du marbre ; elle est visiblement faite pour l’immortalité.

Au chevet de ce lit rustique, dont les couvertures à ramages criards, l’oreiller bouffant, ont les reliefs de la réalité, se tient Kray, « ce vieux et respectable guerrier, » pour employer les expressions du Rapport officiel du 21 septembre 1796. Kray est assis, le front appuyé contre son poignet droit, qui serre un mouchoir où coulent des larmes silencieuses ; le poignet gauche se crispe frénétiquement sur l’un des genoux. Cette figure, la plus importante assurément de l’ouvrage, est peinte en pleine pâte, avec la puissance, la profondeur, le faire audacieux, l’énergie indomptable de Géricault, le peintre rude des soldats. Au-dessus de ce personnage, dont l’assiette franche, admirable de naturel, provoque l’émotion, se dressent les deux médecins militaires, plastronnes de velours grenat, qui ont soigné le général. L’un d’eux, courbé par l’amertume d’une perte irréparable, étouffe ses sanglots derrière l’oreiller du mort ; quant à l’autre, il montre une face bouleversée par un chagrin immense, mais cette face ne sait pas pleurer. Ce contraste entre la douleur qui s’abandonne et la douleur qui se maîtrise est d’un effet poignant,Cependant, tandis que de ce côté-ci du tableau se passe une scène de consternation muette qui serre le cœur, de l’autre côté se passe une scène d’un caractère tout aussi attendrissant, mais plus doux. L’archiduc Charles n’a rendu le corps de Marceau qu’à la condition, glorieuse pour nous, qu’il lui serait permis d’assister aux funérailles du général en chef de l’armée française. Donc, avant la cérémonie, Charles défile avec son état-major devant celui qui tant de fois l’a tenu en échec, tant de fois lui a infligé la défaite. L’attitude de l’archiduc, découvert, légèrement incliné vers le lit où repose son vainqueur de la veille, est à la fois des plus respectueuses et des plus nobles. On pressent à son air recueilli, à la gravité imposante de toute sa personne, en quel estime il tenait l’ennemi dont une balle tyrolienne vient de le délivrer. Le peintre, doué d’un flair qui ne laisse rien échapper, n’a pas manqué de tirer le plus heureux parti de la casaque blanche, brodée d’or, du prince autrichien ainsi que des divers costumes, où le blanc domine, des officiers qui l’accompagnent. Que de têtes dans cette cohue épaisse étudiées, creusées, modelées avec le soin le plus attentif et qui s’enlèvent, çà et là, vivantes comme des portraits !

Enfin, cette fois, Jean-Paul Laurens avait créé de toutes pièces une œuvre pleine, achevée, complète. Peut-être, — et la critique n’oublia pas de le lui reprocher, — peut-être, abordant un sujet si vaste, l’avait-il resserré en des limites trop étroites, peut-être ses personnages paraissaient-ils entassés, peut-être aurait-il pu varier, en la relevant de quelques accents vifs, la tonalité générale un peu sourde. Mais, si l’artiste écouta, le public ne voulut rien entendre devant une toile qui lui arrachait des larmes et qui, dans nos malheurs actuels, par l’hommage rendu à un des héros de notre histoire, lui faisait plus chère la patrie.

Le jury, entraîné à son tour, décerna à Jean-Paul Laurens la plus haute récompense dont il dispose, la grande médaille d’honneur. »…

 Encore deux autres commentaires:

« J’ai nommé Jean-Paul Laurens. Le célèbre peintre qu’a immortalisé une de ses bonnes toiles, je ne dis pas la

meilleure, L’Etat-major autrichien devant le corps de Marceau, y apparaît dans toute la force d’un talent fort et sévère, absolument sûr de lui-même, faisant fi des allures emphatiques, et des artifices de métier. Penseur profond en même temps que traducteur assermenté des émotions poignantes et concentrées, Jean-Paul Laurens n’a point la note larmoyante, il sait fixer l’émotion sur son oeuvre par la grandeur de son style et la vigueur de son pinceau. Son éloquence est des plus persuasives, elle s’impose du premier coup par ses effets puissants et ses qualités d’exécution. Mais revenons à son tableau que le commun des mortels possède aujourd’hui dans sa demeure depuis que la gravure l’a répandue à profusion, j’ai nommé la Mort de Marceau. Rien de lugubre dans cette mise en scène funéraire : C’est l’Euthanasie, la bonne mort. Ce qu’il faut louer dans cette oeuvre, c’est le sévère ordonnancement du groupe qui est à gauche, le cadavre du jeune général républicain est remarquablement dessiné, la pose du soldat qui sanglotte à ses côtés est une merveille de composition savante, les accessoires sont traités avec autant d’art que de vérité. J’aime moins par exemple le groupe des officiers autrichiens défilant comme à la parade devant le lit funèbre, on n’y rencontre pas ce recueillement habituel que ressent tout homme en présence de la mort, la plupart des guerriers ennemis ont l’air de figurants, l’archiduc lui-même n’a pas sa désinvolture guerrière que l’on retrouve dans les portraits de l’époque. Cette légère critique faite, je ne vois plus dans l’oeuvre de M. Laurens que de solides et mâles qualités, une accentuation et une sincérité de dessin que l’oeil se complaît à suivre avec une pleine et entière satisfaction; le talent de l’artiste se fait jour à chaque pas ; il y a une pointe de plume d’historien dans le pinceau de M. Laurens. »

« L’artiste fut dédommagé de cette froideur par l’accueil que fit ce même public à son envoi de l’année suivante (1877), Mort de Marceau. Ici, l’applaudissement fut universel, et le jury qui décerna au peintre la médaille d’honneur, ne fit que ratifier le jugement des spectateurs. Nous ne nous associons pas sans réserve à cet applaudissement. Pour nous, cette médaille d’honneur était déjà gagnée avant d’avoir été décernée. Mais la Mort de Marceau avait tout pour elle aux yeux du public : un sujet connu, un héros sur qui se concentraient toutes les sympathies, les souvenirs glorieux qu’évoquait cette séduisante figure, tout ce qui attire et ce qui retient. La Mort de Marceau, c’est le général mort, étendu sur son lit, recevant l’hommage posthume de l’état-major autrichien. »

Acquis par une Institution

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Dessins, Histoire, I - L, LAURENS